Tout est calme, la salle est silencieuse, les lumières sont éteintes, il ne reste que la chaude lumière orangée des veilleuses devant la scène. Le rideau remue sous un délicat courant d'air frais. Mais cette fois-ci, la salle est pleine mais tout se passe dans les coulisses. Là, les acteurs sont tous prêts à jouer leur rôle. Ils le connaissent par coeur, c'est leur propre vie qu'ils vont interpréter. Pourtant le trac ne les quittera pas tant que ce ne sera pas fini.
Le bâton frappe les trois coups. Violemment. Les mécanismes s'enclenchent. Bruyamment. Le rideau s'écarte, comme une déchirure. Douloureusement. Les spots éclairent la scène d'un halo jaune et rouge sang. Quelque part, quelqu'un crie. L'accouchement de la pièce est terminé, il a tiré le public de sa torpeur. Ils sont tous tournés vers la scène, prêts à bondir, à hurler, à siffler et si le c½ur leur en dit à applaudir.
Une trappe s'ouvre sur scène, puis d'autres. Lentement. D'autres rouages se mettent à tourner. Difficilement. Le décor monte peu à peu et se pose aux endroits prévus. Machinalement. La lumière est maintenant une douche blanche, blafarde. La scène est à maturité, les dés sont lancés. Les spectateurs se sont remués. Bien entendus, ils critiqueront cette adolescence alors qu'ils en sont les responsables.
Le premier acteur arrive. Silence. Il récite son monologue avec talent. Il connait si bien ce texte, il en est le réalisateur, l'auteur, l'acteur. Il pense autrement, mais il faut que le texte arrive au bout. La suite l'effraie, c'est la première, mais il faut que le spectacle continue. Le public doit être satisfait.
Les autres acteurs arrivent. Ils se mettent en place, les lumières jouent leurs plus beaux atouts. Celui-ci paraitra malade, celle-là plus belle. Les spectateurs aiment l'illusion, ils aiment se repaître d'effets spéciaux. Ils récitent leurs textes à la perfection. Mais le premier rôle ne l'entend pas de cette oreille, il veut de l'improvisation. Alors il improvise, il s'approche et trouble le jeu, mais se souvient, le spectacle doit continuer. Alors il reprend son rôle. Les spectateurs s'emparent de la pièce, réecrivent les parties qui ne leur plaisent pas.
Deux acteurs devaient faire un dialogue au fur et à mesure de la pièce. Le jeu était simple, au départ ils évoluent ensemble au centre, puis peu à peu s'éloignent mais se répondent toujours. Le public en a décidé autrement, il va casser ce dialogue pour qu'un des deux reprenne à zéro au milieu de la pièce. Qu'importe, le spectacle continue.
Puis d'autres acteurs arrivent. Ils devaient jouer une pièce commune, mais les spectateurs veulent du splendide, ils rompent les liens scéniques, changent les rôles, renversent les situations. Mais le spectacle continue, et notre acteur tient bon son rôle. Il ira jusqu'au bout de la pièce, qu'importe les situations.
Encore là, un duo devait prendre à mi-chemin puis continuer jusqu'à la fin de la pièce. Mais un des acteurs écorche légèrement le texte et s'éloigne un peu de la récitation par coeur. Tout aurait pu reprendre mais plaise au public, le décor s'ébranle, et s'effondre sur celui qui s'était écarté, pris au piège, prisonnier de la volonté du public. Mais le spectacle doit continuer.
Pourtant, plaise au public, certains acteurs seront supprimés de la scène. Mais l'acteur central a décidé qu'il poursuivra, quoiqu'il arrive, le spectacle doit continuer. Et le public n'emportera pas la bataille. Car sur le grand théâtre qu'est la vie, la société veut regarder et intervenir. mais nous ne lui donnerons pas satisfaction. Notre texte, notre vie, est plus important que tout ce que l'on peut exiger de nous. Le maquillage, les effets spéciaux, tout les coups sont permis, mais quoiqu'il arrive, le spectacle doit continuer. A n'importe quel prix, le public en doit pas gagner, il doit être sublimé.
Le Spectacle doit continuer...Seul ou accompagné, aimé ou detesté, joyeux ou triste. Rien ne doit transparaître
Le Spectacle continue...